A l’école des bizarres… parce que dans la période, ce sont peut-être les saints auxquels il convient de se vouer.

Nous sommes dans une époque sans maîtres à penser indéniables. Quand on lit ceux qui pourraient en tenir lieu, vient toujours un moment où l’on renifle un air plus ou moins marchand, en tout cas une odeur de qui tient à son système. Côté information, les citoyens les plus astigmates d’entre nous comme les plus experts, voyons bien de quelles verroteries les vérités qu’on nous transmet sur le monde sont faites. Tous bipolaires, entre adrénaline des évènements journaliers, si surprenants mais si attendus, et suites déceptives, finissant dans l’eau de boudin de l’impuissance généralisée.

Face à cela, la bizarrerie nous convient : elle part du commun, elle fleurit sur le terreau de qui n’a pas les mains sur le guidon comme nous. Née dans l’opinion, elle la travaille de l’intérieur. « Bizarre, vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre ! ». Oui, c’est un vecteur d’exclamation et de questions, vagues certes, mais peut-être l’étonnement est-il le degré zéro de la pensée. Quant aux bizarres, ils sont toujours parmi nous, dans notre immeuble, notre quartier, notre village, notre lieu de travail, c’est nous qui les désignons et pas eux. Ils n’ont aucune prétention, seulement de la dignité. C’est cela qui fait qu’on les remarque : une dignité déplacée pour qui est dans la masse. En fait, c’est la stratégie de marginalité adaptée « à ceux qui n’ont ni scrupules ni révolte »*, qui prennent la tangente de l’aliénation commune avec des symptômes singuliers mais, au fond familiers, et surtout, semble-t-il, inutiles. (*Robert Walser)

Le bizarre est peut-être en fait une matrice de personnages opportune pour le temps présent. Il n’y a plus de héros tragiques mais des victimes, banales, presque toujours tuées par des illusions ou des faux hasards. Trop de scandales tuent le scandale. Notre frère petit bourgeois ne donne plus matière à caricature ou à farce. A peine sourit-on jaune devant les portraits Houellebecquiens ou les cobayes béats des Reality Shows. Le sens littéral de « se fendre la gueule » semble monter à la surface et rire fait somme toute trop mal. Alors l’identité « bizarre » est peut-être une voie pour le théâtre d’aujourd’hui…

Une dernière chose à propos du mot bizarre. Il y a dans son histoire étymologique : une origine espagnole via une origine arabe et les champs sémantiques suivants : coléreux, extravagant, courageux et fait de plusieurs couleurs… Bizarre, non ?

Danielle Bré,
Directrice Artistique