Vendredi 5 novembre 2010 à 20h30

Vendredi 5 novembre à 20h30

Endroit Sec et Sans Eau / Sukhobezvodnoïé
d’Olga Pogodina
Mise en scène : Tatiana Frolova
Régisseur lumière / son : Vladimir Smirnov
Avec : Dmitri Botcharov, Elena Bessonova, Vladimir Dmitriev
Traduction et surtitrage : Sophie Gindt
Théâtre KnAM, Komsomolsk-sur-Amour

« Sec et sans eau », c’est l’état du cœur de beaucoup de Russes de l’ex-USSR, une véritable perte d’identité, selon Olga Pogodina, dramaturge vivant à St-Pétersbourg. La protagoniste-narratrice, Olga, parle de son frère en prison qui lui écrit fréquemment, la suppliant d’écrire plus, lui demandant sans cesse de lui envoyer des cigarettes, des gâteaux, des lunettes pour lire, finissant toujours ses lettres par une formule tout à la fois ironique et hypocrite, « mais seulement si tu en a les moyens.” Quelques années plus tard, il est sorti de prison et Olga n’a plus jamais eu de nouvelles de lui. Aujourd’hui, elle ne sait pas ce qu’il est devenu.

Le thème central de cette pièce est l’illusion; tout est illusion : Dieu, la démocratie, la vie. La metteur en scène et directrice du KnAM, Tatiana Frolova compare la Russie au sucre qui se dissout quand on ajoute de l’eau. La solution sucrée glisse entre vos doigts alors que, quelques minutes auparavant, vous aviez dans votre main une poignée solide de cristaux de sucre. De la même façon, les Russes réunis ressemblaient à un peuple, mais c’est en fait la même illusion que la solution de sucre ; en vérité, on les a facilement séparés et divisés.

Pour Tatiana Frolova, le point de vue de la pièce n’est pas d’exprimer une opinion politique, mais de peindre la fatigue et la vacuité de la vie – comment on peut simplement arrêter de se préoccuper de tout : un dilemme humain existentiel. Soixante-dix ans d’attente vaine de l’accomplissement d’une promesse peuvent être épuisants. Olga Pogodina dit que “l’Autorité est créée pour prévoir les rêves des gens”, qu’une fois que le Communisme a eu dicté la possibilité d’espoir pour tous les Russes (“ils ont dit que les poupées et les robes de poupées seraient distribuées gratuitement”), toute attente était alors devenue inutile. Quelques années plus tard, ils seraient écrasés sous les décombres effondrés de l’Union Soviétique.

Tatiana Frolova et le Théâtre KnAM, (par Tatiana Frolova, directrice artistique, metteur en scène)
Le théâtre que j’ai créé il y a 23 ans et que je dirige encore aujourd’hui se trouve en Russie d’Extrême-Orient dans la ville de Komsomolsk-sur-Amour, ville de 320 000 habitants, à environ 8000 km de Moscou. Notre ville est une ville d’usines militaires aujourd’hui fermées, la majorité de la population a des revenus modestes, n’a pas la possibilité de voyager pour rencontrer d’autres cultures. La ville la plus proche est Khabarovsk, à 400 km, 7 heures de train. Le territoire dans lequel nous vivons est un océan de forêts et notre théâtre se trouve naturellement dans un certain isolement culturel, pas uniquement mondial mais également russe. L’art contemporain, tout simplement, n’existe pas chez nous. Depuis de nombreuses années, notre compagnie s’efforce de changer la situation. Nous essayons de prouver que les distances ne jouent pas un grand rôle ; que pour chacun, il existe une chance de remplir sa vie par la création et l’expérimentation indépendamment du lieu de vie. Toute notre activité tend à inciter les gens créatifs à rechercher de nouvelles formes dans l’art. Et pas seulement au théâtre. Bien que le théâtre KnAM soit un des plus petits théâtres de Russie (28 places), il est depuis longtemps devenu le centre de la vie culturelle dans toute la Russie d’Extrême-Orient. Outre nos spectacles avant-gardistes, nous mettons en place beaucoup d’autres manifestations pour créer un contexte permettant l’existence de l’art contemporain. Le théâtre est à
l’initiative de la création de l’Association d’Art Non-officiel d’Extrême-Orient, nous organisons un festival annuel international « Perspective d’une chambre », permettant au public de découvrir l’art européen.

« Ayant été correspondant en Russie pour le journal Libération pendant quatre ans, en particulier pour ce qui concerne le domaine culturel, j’ai sillonné le pays et je dois dire que la personnalité de cette jeune metteure en scène m’a beaucoup marqué. Quand on vit comme Frolova dans ce coin perdu et sinistré de l’Extrême-Orient russe qu’est Komsomolsk-sur-Amour, parvenir comme elle à y créer une compagnie dramatique indépendante et en faire le véritable pouls culturel de la ville, suppose une détermination peu commune. Mieux, dans le paysage du théâtre contemporain russe, Frolova se distingue en montant des auteurs comme Heiner Müller ou Maurice Maeterlinck avec beaucoup d’acuité. J’ai longuement rendu compte de son travail dans Libération. Par la suite, Frolova est venue au festival Passages de Nancy où ses spectacles ont été justement appréciés, et récemment des prix l’ont distinguée en Russie. »
(Jean-Pierre Thibaudat, journaliste, conseiller artistique du Festival Passages)

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