Savons-nous encore mentir ?

Cette question immorale et un peu saugrenue jaillit d’un écoeurement salutaire, devant tant de réalité, jour après jour. C’est une façon de secouer le poids de la responsabilité impuissante qu’on demande de prendre à ceux qui sont engagés dans l’art pour la transformation concrète, avec système d’indicateurs à l’appui, de ladite réalité. Impuissante relative car cette transformation est toujours remise à demain et s’enlise dans la répétition. La réalité est peut-être en définitive plus illusoire que les mensonges de la fiction. Comme le dit Alain Badiou dans le Siècle, « la passion du réel  refroidie laisse la place à l’acceptation tantôt jouisseuse tantôt morne de la réalité et s’accompagne d’une prolifération du semblant ».  On voudrait épurer le réel l’extraire de la réalité qui l’enveloppe et l’occulte. « Pour en venir là, dit-il, il faut détruire toute épaisseur, toute prétention substantielle, toute assertion de réalité ». Le mensonge, s’il n’est pas intéressé, est une des formes de cette destruction.

Il  y a, bien sûr, mille façons de mentir  je voudrais ici en opposer deux :

Il y a le mensonge pieux comme on dit : présenter les choses pour que ce récit  ne bouleverse pas les illusions du destinataire, mentir en disant la vérité  prétendue qui veut être entendue : cette forme de mensonge nous la pratiquons  et nous la subissons  actuellement beaucoup en le sachant peu ou prou, surtout en politique mais aussi dans l’exercice de la culture comme bien, comme
solution démocratique avec laquelle l’art doit gentiment copiner.

Et puis, il y a le gros mensonge de l’enfant ou du bouffon, celui qui se laisse voir qui scandalise ou qui fait rire : mentir en assumant l’écart d’avec ce qui est vrai en affirmant au contraire la fausseté de son allégation contre cette vérité-là. Il ne s’agit plus de convaincre mais de distraire ou de terrifier. Il s’agit de franchir par l’imagination  les limites de ce qui est, de cheminer gaiement dans le territoire d’Utopie ou de forger des contes à dormir debout devant lesquels on n’en croit plus ses yeux. C’est ce mensonge-là  dont j’ai besoin et à qui je voudrais redonner un peu de place au théâtre et dans nos vies. Le réel à plus à voir qu’on ne croit avec ce que produit la Folle du Logis et les histoires disent mieux l’Histoire que le commentaire permanent de la réalité.

Or  aujourd’hui le théâtre qui  est l’endroit où se tisse depuis toujours vérité et mensonge sous le signe d’une réalité soit revendiquée soit  creusée par  la fiction, après toutes les révolutions anti-représentatives, exhibe sa réalité et ne doit plus raconter d’histoires  sous peine d’être archaïque. On a noyé Aristote, mais il n’y a plus d’eau dans le bain. Tout cela est bien sec. N’est-ce donc pas le moment de réinterroger le théâtre comme machine fictionnelle ? J’ai tenté d’organiser de façon un peu sournoise, durant cette saison, la tension  propre au théâtre entre éclairer et mentir, convoquer de la réalité et procéder sur la scène sur la scène à sa disparition.