L’histoire du théâtre, jusqu’au vingtième siècle, peut être vue comme une façon d’accompagner la construction de l’hégémonie de l’individu, dans la représentation du monde. En tout cas elle a signé le rapport privilégié de l’acteur avec l’incarnation de l’humain.

L’esthétique marxiste, à travers les notions d’aliénation et de réification, a infléchi de façon critique ce rapport. Puis, le mouvement de libération de l’art contemporain désigné souvent par le terme de « défiguration » a cherché à rompre le rapport de l’œuvre à son sujet au nom d’une conception matérialiste, qui a abouti en peinture et en littérature, mais moins dans les arts du spectacle vivant.

Ici, la défiguration peut apparaître comme produisant au mieux une forme de ready-made de l’humain (l’individu réel qu’est chaque acteur). Ceci ne subvertit guère la place de l’acteur dans la pensée sinon qu’elle noue une continuité entre l’effet marchand de l’œuvre et le producteur artiste. Ce chemin libéral ne nous convient pas.

Un autre chemin est proposé dans cette saison : rêver, à partir des spectacles proposés, à ce que pourrait être un regard sur l’homme, qui tende à manifester ses retrouvailles avec le monde dont il fait somme toute partie. Nous n’emprunterons ni la voie mystique ni la voie religieuse ni la voie biologique. Il s’agit de penser un rapport entre expérience subjective et vision objective qui ne commence pas par l’acquiescement humaniste à la position anthropomorphique fondée sur la différence  de l’homme avec l’animal, ancrée dans une  quelconque élection transcendantale.

C’est le sens de cette tentative de faire voir l’homme et les hommes «comme des paysages» en suivant le fil discontinu de plusieurs propositions esthétiques et de plusieurs visions du monde, issues de plusieurs milieux. Ce n’est pas intellectualité luxueuse ou dilettantisme esthète. C’est une façon concrète et ouverte à tous, de nous occuper de l’avenir et de contribuer au renouvellement de la pensée politique sur l’individu et sur les rapports entre le «je» et le «nous».

À l’heure des nouvelles technologies, aujourd’hui souvent présentées comme la piste du renouvellement de l’Art notamment du spectacle vivant, un théâtre d’images produisant une croyance sans foi et une autorité au pouvoir invisible (nous en avons vu maints exemples en Avignon) ne nous paraît que le masque symbolique rassurant de la vision du monde libérale à laquelle elle prétend pourtant s’opposer. La postmodernité est sans doute ailleurs, peut-être là où nous la cherchons dans la mesure psychologique et politique de l’appartenance de l’homme au monde comme sujet et comme chose.

 

Danielle Bré